J'ai Ă©tĂ© trĂšs occupĂ© par mes voyages, c'est pourquoi je n'ai rien publiĂ© depuis un certain temps. Mais je viens de recevoir un super e-mail sur les questions culturelles dans le Golfe de la part d'un de nos lecteurs, Martin Kralik, et je vais le citer tel quel. Merci Martin, ça m'a Ă©pargnĂ© du travail đ
Ce blog a avancĂ© lâidĂ©e, forte mais trop souvent nĂ©gligĂ©e, selon laquelle la plupart des aspects tangibles et matĂ©riels de nos sociĂ©tĂ©s sont des manifestations physiques de nos valeurs culturelles, de nos croyances et de nos prĂ©fĂ©rences. Les sociĂ©tĂ©s qui connaissent une hypercroissance Ă©conomique et des changements rapides illustrent particuliĂšrement bien ce point. Par exemple, les pays arabes de la rĂ©gion du Golfe sont en train de transformer radicalement leurs infrastructures, leurs paysages urbains et leurs modes de vie.
Pour ceux qui sâintĂ©ressent aux interactions interculturelles, ces Ă©volutions offrent lâavantage supplĂ©mentaire de pouvoir observer un afflux constant de consultants, dâarchitectes, dâurbanistes et de designers occidentaux qui se rendent dans la rĂ©gion. Ils viennent partager (et vendre) leurs conseils sur la maniĂšre de transformer les villes du Golfe en « grandes villes » capables dâattirer davantage dâinvestissements, de touristes et de talents.
Le plus souvent, ces conseils, bien quâanimĂ©s de bonnes intentions, sâinscrivent dans une vision trĂšs occidentale et anglo-saxonne de ce qui constitue un bon amĂ©nagement urbain et une ville qui fonctionne bien. En rĂ©alitĂ©, plus ces idĂ©es sont spectaculaires, plus elles se rĂ©vĂšlent parfois ridiculement Ă cĂŽtĂ© de la plaque.
Commençons par lâespĂšce la plus omniprĂ©sente du Golfe : la voiture. Lors de sa visite aux Ămirats arabes unis, lâancien maire de Londres, Ken Livingstone, a donnĂ© un conseil simple â et largement mĂ©diatisĂ© â Ă DubaĂŻ et Abu Dhabi : « DĂ©barrassez-vous des voitures. » Certes, les centres financiers mondiaux ont gĂ©nĂ©ralement besoin de rĂ©seaux de transports en commun de classe mondiale. De mĂȘme, une variante du pĂ©age urbain londonien pourrait un jour devenir un outil utile pour lutter contre les embouteillages sans cesse croissants aux Ămirats arabes unis. Mais dans quelle mesure les rĂ©sidents des Ămirats arabes unis sont-ils susceptibles dâabandonner leurs Land Rover, Range Rover et autres 4x4 haut de gamme au profit des transports en commun, une fois que cette option leur sera proposĂ©e ? DâaprĂšs mon expĂ©rience de vie aux Ămirats arabes unis ces 12 derniers mois, je dirais : pas vraiment.
La rĂ©ponse rĂ©side uniquement dans les mentalitĂ©s et les prĂ©fĂ©rences de la population locale : non seulement le vĂ©hicule motorisĂ© est un moyen de transport pratique pour les familles nombreuses et leurs employĂ©es de maison, mais câest aussi un symbole de statut social. La tendance « mondiale » rĂ©cente consistant Ă troquer les 4x4 contre des modĂšles plus petits, ou Ă opter pour des carburants hybrides, nâa eu aucun impact dans cette partie du monde : aprĂšs tout, lâessence est bon marchĂ© et le recyclage ou la protection de lâenvironnement, sous quelque forme que ce soit, nâont jamais fait partie des prĂ©occupations, du moins en ce qui concerne la mentalitĂ© des consommateurs de la classe moyenne. Pour permettre la circulation des 4x4, le gouvernement a construit, au cours des vingt derniĂšres annĂ©es, des routes dont la largeur serait jugĂ©e illĂ©gale selon les normes internationales.
Bien plus quâen Occident, la voiture est le reflet du sentiment de puissance et de virilitĂ© de son propriĂ©taire. Avez-vous dĂ©jĂ lu, dans un magazine de compagnie aĂ©rienne, des articles sur les loisirs traditionnels du Golfe ? On y trouve les courses de chevaux, de chameaux, de faucons⊠La liste est longue. Ce sont ces Ă©lĂ©ments qui ont forgĂ© un sentiment de masculinitĂ© chez de nombreuses gĂ©nĂ©rations dâhommes de la rĂ©gion. Faut-il donc sâĂ©tonner que tant de conducteurs considĂšrent les routes de la ville comme leur circuit de course â en brĂ»lant les feux tricolores, en roulant Ă toute vitesse devant les Ă©coles et dans les quartiers rĂ©sidentiels, et en klaxonnant les piĂ©tons pour les faire sortir des passages piĂ©tons ?
Au-delĂ de lâengouement pour la vitesse, la voiture procure un sentiment de distanciation et dâisolement â par rapport Ă la chaleur et Ă la poussiĂšre des rues ; de la foule des ouvriers immigrĂ©s qui, en gĂ©nĂ©ral, ne partagent ni la religion, ni lâorigine ethnique, ni la langue du propriĂ©taire local, sans parler de son mode de vie ; des regards indiscrets des piĂ©tons (Ă cette fin, la plupart des vitres des voitures sont teintĂ©es [lĂ encore, illĂ©galement, du moins « sur le papier »] afin de protĂ©ger les filles du conducteur contre toute attention indĂ©sirable).
On observe un choc des cultures similaire dans les dĂ©bats sur lâespace public, en particulier les espaces partagĂ©s. Sans surprise, les idĂ©es des architectes occidentaux dans ce domaine sont rĂ©solument dĂ©mocratiques et Ă©galitaires : plus il y a dâespaces ouverts et de parcs publics, mieux câest. Selon leur raisonnement, quoi de plus rĂ©jouissant pour une ville que de voir tous ses habitants se cĂŽtoyer dans un mĂȘme espace, indĂ©pendamment de leurs croyances et de leur statut social ? Mais, comme câest souvent le cas, « la rĂ©alitĂ© ne fonctionne pas tout Ă fait ainsi ». Le climat rigoureux a toujours incitĂ© les amateurs de cafĂ© aisĂ©s Ă se rĂ©fugier Ă lâintĂ©rieur, dans le centre commercial climatisĂ© le plus rĂ©cent et le plus somptueux. Les hommes ont tendance Ă se retrouver dans des Ă©tablissements diffĂ©rents de ceux frĂ©quentĂ©s par les femmes et les familles. De plus, il existe un Ă©cart considĂ©rable entre les habitants locaux et les Ă©trangers en termes de pouvoir dâachat ; parmi les locaux, les fonctionnaires se distinguent des employĂ©s du secteur privĂ© par leurs horaires de travail, leur code vestimentaire et leurs habitudes alimentaires. Lâobservation des habitations des locaux fournit encore davantage dâindices : quelle est la probabilitĂ© quâune personne qui choisit de vivre dans une villa de douze chambres, derriĂšre les hauts murs dâune propriĂ©tĂ© familiale, adhĂšre Ă lâouverture dâesprit Ă lâoccidentale et se mĂȘle librement Ă des habitants de tous horizons ?âŠ
Enfin, comment se fait-il quâen dĂ©pit dâinvestissements colossaux dans de nouvelles infrastructures et architectures, le nouveau visage de ces villes du Golfe, riches en pĂ©trole, reste pratiquement le mĂȘme, de DubaĂŻ Ă Doha en passant par Djeddah ?⊠Pourquoi ces mĂȘmes ports de plaisance, ces mĂȘmes Ăźles artificielles, ces mĂȘmes corniches et ces mĂȘmes tours horlogĂšres ?⊠Sâagit-il des seuls objets que lâargent puisse acheter ? Nây a-t-il quâune poignĂ©e de cabinets dâarchitectes disponibles pour concevoir ces projets ? Non : ils reflĂštent ce que les habitants de ces villes considĂšrent comme moderne, luxueux et sophistiquĂ©. Issus dâune mĂȘme culture plutĂŽt homogĂšne, le rĂ©sultat concret de leurs rĂȘves et de leurs ambitions est, en consĂ©quence, tout aussi homogĂšne.
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Merci dâavoir dĂ©couvert ce blog. Jâadore le livre *When Cultures Collide*, qui mâa vraiment aidĂ©e lorsque je me suis installĂ©e en SuĂšde avec mes valeurs « continentales ». Jâai beaucoup ri, car je me suis reconnue dans bon nombre dâexemples citĂ©s dans le livre.
Et maintenant, jâai accĂšs Ă ce merveilleux blog.
Merci !
Cordialement,
Asta
Ce n'est pas le golfe d'Arabie. Ouvrez n'importe quel ouvrage de géographie reconnu par la communauté scientifique et vous vous rendrez compte qu'il s'appelle (et s'est toujours appelé) le golfe Persique, et non « le golfe » ni « le golfe d'Arabie ».