Parmi les nombreuses destinations touristiques du monde, seules quelques-unes peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme fidĂšles Ă ce vieil adage du secteur de lâhĂŽtellerie : « Traitez les visiteurs comme vous traiteriez des invitĂ©s chez vous ». Et le fait que la Jordanie, un pays jeune et Ă bien des Ă©gards improbable, accablĂ© par plus que sa part de problĂšmes Ă©conomiques et politiques, figure parmi celles-ci en dit long sur la condition humaine.
SituĂ©e aux confins de lâEurope, Ă deux pas de la mer MĂ©diterranĂ©e, et dotĂ©e dâune incroyable diversitĂ© de sites touristiques, la Jordanie est la destination idĂ©ale pour une escapade. Pour un pays de petite taille et facile Ă parcourir, la richesse de ses sites historiques est Ă elle seule Ă©poustouflante : des monuments romains et bibliques parfaitement conservĂ©s, de superbes vestiges ottomans et de la PremiĂšre Guerre mondiale, ainsi que des lieux immortalisĂ©s dans les films dâIndiana Jones. Les multiples facettes de lâhistoire du pays trouvent leur Ă©cho dans la diversitĂ© de ses minoritĂ©s : chrĂ©tiens, BĂ©douins (bedu), ArmĂ©niens, Assyriens, Druzes, Circassiens, TchĂ©tchĂšnes et bien dâautres encore.
Pourtant, de nombreux visiteurs occidentaux qui viennent pour la premiĂšre fois se montrent prudents : ils font des escales de deux jours sans grand enthousiasme, sâaccrochant Ă des itinĂ©raires dĂ©taillĂ©s et se cantonnant Ă la sĂ©curitĂ© fade des chaĂźnes hĂŽteliĂšres internationales, des voyages organisĂ©s et des guides professionnels. Leur comportement est facile Ă comprendre : il sâagit, aprĂšs tout, dâun endroit coincĂ© entre la Cisjordanie et lâIrak, et donc Ă©ternellement pris dans un feu croisĂ© mĂ©taphorique. Câest aussi « un pays en quĂȘte dâune nation », avec une population majoritairement palestinienne qui a Ă©tĂ© dĂ©placĂ©e Ă deux reprises et qui pourrait bien nourrir du ressentiment face Ă lâingĂ©rence occidentale. Sans parler des difficultĂ©s auxquelles sont confrontĂ©s les habitants, qui vivent dans un dĂ©sert ne produisant ni eau ni pĂ©trole.
Mais aprĂšs une journĂ©e passĂ©e dans la capitale, Amman, la dure rĂ©alitĂ© que vous aviez dĂ©couverte dans les livres dâhistoire et les gros titres de lâactualitĂ© vous semble dĂ©sormais trĂšs lointaine. En vous dĂ©tendant dans les cafĂ©s et en observant les habitants dans des contextes variĂ©s â de la vieille ville animĂ©e, prĂšs de lâancien amphithéùtre romain, aux ruelles verdoyantes et huppĂ©es du quartier gentrifiĂ© de Shmeisani â, toutes les inquiĂ©tudes que vous pouviez avoir auparavant vous paraissent soudainement absurdes.
Certes, les pays Ă faibles revenus sont souvent tentĂ©s de considĂ©rer les touristes Ă©trangers aisĂ©s comme des vaches Ă lait. Sur dâautres marchĂ©s submergĂ©s par le tourisme de masse â comme lâĂgypte ou la ThaĂŻlande â, bien des gestes de gentillesse sont suivis dâun « Mon cousin a une boutique ; vous devez absolument y jeter un Ćil. » Ce nâest pas le cas en Jordanie. Si vous montrez le moindre signe de confusion quant Ă un itinĂ©raire, quelquâun viendra vers vous avec un « Avez-vous besoin dâaide ? » sincĂšre, et vous laissera son numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone au cas oĂč vous vous perdriez ou rencontreriez le moindre problĂšme.
Cette gentillesse nâest ni le fruit du hasard, ni lâapanage de quelques personnes bien intentionnĂ©es. Partout au Moyen-Orient, les vendeurs jordaniens se repĂšrent facilement : dotĂ©s dâune patience Ă toute Ă©preuve, ils gardent leur bonne humeur mĂȘme lorsque vous essayez votre cinquantiĂšme paire de jeans ou de lunettes de soleil. Une fois la transaction conclue, il nâest pas rare quâils vous invitent Ă vous asseoir sur un canapĂ© moelleux, vous prĂ©parent un cappuccino et discutent quelques minutes avec vous de la vie, du travail, de la famille et dâautres sujets du genre. Câest le contact humain Ă son apogĂ©e â un atout que lâargent ne peut acheter et auquel les festivals internationaux du shopping inspirĂ©s de la « Great Singapore Sale » peuvent difficilement rivaliser.
Ces premiĂšres impressions deviennent encore plus saisissantes lorsquâon apprend que le conflit israĂ©lo-arabe de 1967 a laissĂ© la Jordanie avec un minimum de terres agricoles et pratiquement aucune source dâeau potable. Alors que dans dâautres pays, les hĂŽtels remettent Ă leurs clients des brochures plastifiĂ©es sur la protection de lâenvironnement, en guise de noble manifestation de leur responsabilitĂ© sociale dâentreprise, la Jordanie se contente dâun message moins abstrait mais plus honnĂȘte : « Ăconomisons lâeau ». Mais peut-ĂȘtre ce pays bĂ©nĂ©ficie-t-il de richesses qui Ă©chappent au regard occidental â car si vous entrez dans nâimporte quel restaurant, en quelques minutes, votre table disparaĂźtra sous un dĂ©luge de salades, de lĂ©gumes, dâherbes aromatiques et de pĂątisseries exotiques.
Une partie de la chaleur et de la gĂ©nĂ©rositĂ© que lâon ressent en Jordanie provient des traditions arabes sĂ©culaires, et notamment bĂ©douines, qui consistent Ă partager la nourriture, les boissons et la compagnie avec les visiteurs. En effet, dans tout le monde arabe, mĂȘme lorsque la nourriture est vendue et que de lâargent change de mains, la vĂ©ritable signification rĂ©side souvent dans le fait que « les gens sont nourris [grĂące Ă la gĂ©nĂ©rositĂ© de Dieu] ». Comme lâa soulignĂ© un de mes collĂšgues arabes : « Si vous voulez vendre de la nourriture, vous devez proposer de bons plats â et les servir avec le sourire. »
Lors de mon prochain voyage, je ferai peut-ĂȘtre lâimpasse sur les Marriott et les Intercontinental. Ă la place, je mâinstallerai au bord dâune piste dans le dĂ©sert et jâattendrai â sans montre, sans programme, sans horaire. Je sais dĂ©sormais que, tĂŽt ou tard, un bus cabossĂ©, en forme de miche de pain, finira par dĂ©barquer. Avant mĂȘme de lâapercevoir, jâentendrai les accords dâharmonica des chants bĂ©douins rĂ©sonner Ă plein volume dans sa sono, vibrant et gĂ©missant Ă des kilomĂštres Ă la ronde. Puis le bus arrivera : des villageois souriants, de la fumĂ©e de cigarette sâĂ©chappant par les fenĂȘtres, des montagnes de poulet frit sur les genoux de chacun. Mon arabe hĂ©sitant ne posera aucun problĂšme : contre toute attente, un jeune passager Ă lunettes, dâallure un peu studieuse mais dâune politesse sans faille, surgira et viendra Ă mon secours avec un anglais courant. Je dĂ©couvrirai oĂč le chauffeur se rend, je paierai le prix du trajet avec quelques petites piĂšces, et je monterai Ă bord. La destination nâa pas dâimportance : comme aucun autre pays, cette terre immortalisĂ©e dans les rĂ©cits de Lawrence dâArabie offre encore â non, exige mĂȘme de ses visiteurs â de la spontanĂ©itĂ© et un goĂ»t de lâaventure, tout en leur procurant le luxe dâun environnement remarquablement sĂ»r et agrĂ©able.
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J'ai hùte de lire le récit de ton prochain voyage.