Les catastrophes font naître d’étranges alliances. Quel bien pourrait-on imaginer découler des horreurs du tremblement de terre, du tsunami et de la fuite nucléaire qui ont frappé la côte japonaise l’année dernière ? Permettez-moi d’en suggérer une, et de grande portée : pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le Japon s’est senti soutenu par des étrangers. Ces étrangers, ces « barbares » des navires noirs de Perry, ces gaijins fous, arrogants et insondables qui étaient venus par milliers pour profiter de la bulle économique japonaise.
L'Australie est un partenaire commercial majeur du Japon depuis la Seconde Guerre mondiale : elle exporte des matières premières et les récupère sous forme de voitures, de camions, d'ordinateurs, etc. Sur un plan plus culturel, l’Australie a également été séduite par des personnages d’anime aux grands yeux comme Astroboy, a intégré les cartes de visite à son étiquette professionnelle, et les sushis, sashimis et tempuras sont devenus des incontournables de la cuisine australienne. Mais où était l’amour dans tout cela ? Il s’agissait là de purs intérêts commerciaux et des retombées culturelles habituelles qui accompagnent toujours des échanges commerciaux intenses entre pays.
Immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, le Japon s’est consacré sans réserve à la reconstruction du pays, tout en se protégeant contre une Chine qui n’était pas seulement son ennemi traditionnel, mais qui était désormais communiste et toujours expansionniste. Il était alors en pleine occupation américaine et devait établir une relation digne et profitable avec ses vainqueurs, parmi lesquels figurait l’Australie. Une Australie qui avait été étonnamment proche d’une invasion, avec des raids aériens sur la ville de Darwin, dans le nord du pays, dont l’intensité en termes de quantité de bombes rivalisait avec celle de l’attaque de Pearl Harbor ; le naufrage d’un ferry dans le port de Sydney, causant de nombreuses pertes humaines, par une escadrille de mini-sous-marins ; ainsi que des affrontements violents et meurtriers à Singapour et en Papouasie-Nouvelle-Guinée…
Cette période très difficile a donné lieu à des sentiments complexes et profonds de part et d'autre dans les relations entre l'Australie et le Japon, qui, avant la Seconde Guerre mondiale, avaient toujours été excellentes. N'oublions pas que nous étions du même côté pendant la Première Guerre mondiale.
Un fait peu connu est que l’Australie tenait absolument à punir les Japonais par le biais des procès pour crimes de guerre et a réclamé avec succès que ses juges soient nommés au sein des tribunaux. Les Japonais considéraient l’Australie comme un simple vainqueur cherchant à se venger par le biais de ces tribunaux, tandis que l’Australie voyait encore les Japonais comme un ennemi cruel et inhumain. Sur le plan culturel, cependant, de nombreux éléments montrent que les Japonais ont adopté ce qu’ils considéraient comme des mœurs occidentales (américaines) et ont abandonné certaines de leurs propres traditions. La pratique de l’omiai (mariage arrangé), par exemple, a connu un déclin après la guerre. Ils ont adopté les idées américaines du capitalisme et certaines théories de gestion, même si, en fin de compte, leur mise en œuvre restait très japonaise.
Lorsque les Japonais ont commencé à récolter les fruits de leur reconstruction durement acquise, ils se sont moins enthousiasmés pour la culture occidentale (américaine), les méthodes de gestion et les modèles économiques. Par moments, le Japon l’a même exprimé ouvertement, au grand embarras de tous. Par exemple, un ministre du gouvernement Tanaka, au milieu des années 70, fort du succès économique du Japon, a déclaré d’un ton moqueur aux Américains, dont l’économie était en perte de vitesse, qu’ils ne savaient pas diriger leur pays. Ils étaient passés d’une défaite obséquieuse à l’orgueil d’une supériorité économique et, par conséquent, culturelle. Les Japonais estimaient disposer de la combinaison idéale : une implication du gouvernement dans l’entreprise privée par le biais d’organismes tels que le tout-puissant MITI, un contrôle approprié des syndicats et une population unie, heureuse de prendre part au miracle de l’après-guerre.
Dans le même temps, l’Occident commençait à citer, ou à déformer les propos du Japon, en le présentant comme « la voie à suivre » en matière de méthodes de fabrication, de contrôle syndical, d’« emploi à vie », ainsi que de la valeur et des avantages d’une société docile – selon qui vous étiez et le message que vous souhaitiez faire passer. Le vent avait tourné, tant pour les Japonais que pour nous, Occidentaux. La blague pas si drôle que ça : « Qui a vraiment gagné la guerre ? », était de mise lorsqu’on décrivait la reprise japonaise et le marasme de nos économies.
Derrière tous ces changements et cette ambiguïté dans leurs relations se cachait un commerce florissant de matières premières et de produits manufacturés entre l'Australie et le Japon ; ces deux pays avaient profondément besoin l'un de l'autre.
Puis vint 1990 : la bulle éclata et ne se reforma jamais. Du jour au lendemain, l’arrogance qui commençait à caractériser les relations du Japon avec l’étranger s’évanouit, laissant place à un retour à l’attitude embarrassée d’une nation censée être pauvre. En effet, l’un des livres les plus vendus de l’époque au Japon vantait les vertus traditionnelles de la pauvreté.
D’une certaine manière, la boucle est bouclée : l’Australie et son principal allié occidental, les États-Unis, se demandent, tout comme le Japon, comment se comporter face à la Chine. Des pressions s’exercent sur le Japon pour qu’il abandonne sa position pacifiste et transforme ses « Forces d’autodéfense » en une entité plus affirmée. À ce sujet, il est intéressant de noter le rôle joué par les troupes australiennes en Irak, où elles ont servi de protecteurs aux Japonais, dont la présence était « strictement défensive ».
La relation semblait être passée d'un sentiment de haine et de méfiance à quelque chose de plus ambigu, fondé sur l'intérêt mutuel.
Le récent tsunami a mis en lumière cette nouvelle dimension plus humaine de la relation, et ce de deux manières :
Premièrement : un groupe de poètes australiens spécialisés dans le haïku et le tanka a compilé un recueil de leurs poèmes exprimant leur sympathie et leur soutien. Ce recueil a été envoyé à divers groupes et particuliers. Un thème récurrent dans les réactions était que les Japonais avaient le sentiment, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, que des étrangers se souciaient réellement d’eux. Pour citer un professeur de droit japonais :
Cette fois encore, nous avons reçu de nombreux messages de sympathie et de condoléances du monde entier ; c'est peut-être la première fois, au cours des soixante dernières années, que nous prenons conscience que nous, les Japonais, sommes appréciés par tant de personnes à travers le monde.
Deuxièmement : avec leur amour caractéristique de la langue, les Japonais ont inventé un mot pour désigner les « gaijins » (étrangers) qui ont fui le Japon après le tsunami : il s’agit de « gojins ». Ce n’est pas seulement amusant, cela suggère aussi que les Japonais se sentent davantage intégrés au reste du monde et proches des autres peuples. Cela laisse entendre que nous, les étrangers, faisons en réalité partie des leurs et que nous devrions les accompagner dans cette tragédie, plutôt que de fuir.
Un sentiment très similaire de rédemption et d’unité s’est manifesté dans un contexte bien plus serein pour l’Allemagne lorsqu’elle a accueilli la Coupe du monde de la FIFA en 2006. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les Allemands ont exprimé publiquement un patriotisme acceptable, perçu simplement comme de la fierté nationale et non comme un chauvinisme menaçant. Cela revêtait une grande importance pour les générations d’après-guerre, qui avaient été élevées dans un climat où l’on leur répétait sans cesse, à la maison, à l’école et dans la société en général, de ne pas exprimer publiquement leur fierté nationale ni de céder au triomphalisme en cas de victoire. Tout comme les Japonais, ils avaient le sentiment que, pour la première fois en soixante ans, leurs voisins avaient tourné la page et que des relations normales avaient repris. Dans le cas du Japon, ces relations normales venaient tout juste de s’établir.
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