La présidence tchèque de l'UE s'est achevée en juin dernier sur un bilan mitigé, après avoir déconcerté ses alliés à travers l'Europe. S'agissait-il d'un éclectisme de la Mitteleuropa poussé à l'extrême, ou d'un reflet plus profond de la culture politique tchèque ?
En 1989, le regretté sociologue germano-britannique Ralf Dahrendorf figurait parmi les nombreux « culturalistes » à avoir formulé des prévisions sur la transformation imminente de l’Europe de l’Est : il avançait que, si les cadres juridiques et économiques d’un pays pouvaient connaître des changements substantiels en l’espace de quelques années, voire de quelques mois, la mise en place d’une culture politique de type occidental pourrait prendre des générations. En effet, contrairement aux institutions, les attitudes, les valeurs et les stéréotypes profondément ancrés chez les citoyens résistent remarquablement bien au changement.
Vingt ans plus tard, le postulat de Lord Dahrendorf reste plus vrai que jamais, même lorsqu’on l’applique à des pays tels que la République tchèque, l’un des fers de lance des réformes en Europe de l’Est. En réalité, de nombreux Tchèques ont espéré réfuter sa théorie – et ils disposaient pour cela d’arguments de poids : le parlementarisme inébranlable de l’État tchécoslovaque d’avant-guerre ; les convictions humanistes de son président T. G. Masaryk ; l’absence quasi totale, avant la guerre, de sentiments ultranationalistes ou pro-nazis ; une tradition vivante d’associations bénévoles. Dans de nombreux milieux, même l’héritage austro-hongrois de l’empereur François-Joseph et de sa bureaucratie bien établie continue d’être une source de fierté.
Pourtant, malgré leur aspiration à un sentiment de normalité et à une image internationale saine, les élites tchèques ont, à plus d’une reprise, agi contre leur propre jugement, entachant ainsi cette image. En effet, si l’on adoptait un regard critique sur la culture tchèque, on pourrait considérer cette tendance autodestructrice comme l’une de ses caractéristiques principales. Peut-être est-ce ces nombreux siècles de domination étrangère qui ont créé une dichotomie insaisissable entre « rebelle » et « tyran », ainsi qu’un penchant pour le radicalisme au sein d’une psyché culturelle tchèque par ailleurs conservatrice et parfois un peu terne.
Après 1989, cette tendance ne tarda pas à se manifester. Le nouveau président de l’époque, Václav Havel, par exemple, fit largement part de sa lutte personnelle pour se détacher de son passé de dramaturge dissident, lorsqu’il était lié à des groupes underground locaux tels que The Plastic People of the Universe. En 1990, alors qu’il assistait à un concert des Rolling Stones à Prague, il est monté sur scène vêtu d’un t-shirt arborant le logo « Tongue » du groupe. Ce geste de jeunesse lui a valu les éloges d’un chroniqueur du New York Times, mais a semé la consternation parmi une grande partie du public tchèque, qui s’attendait à ce que le premier président démocratique de leur vie corresponde à un modèle plus « classique ». S’il restait encore des doutes, le mariage de Havel, moins d’un an après le décès de sa première épouse – elle-même prisonnière d’opinion dans les années 1970 –, avec une actrice comique populaire, blonde et séduisante, de 17 ans sa cadette, ne fit que renforcer le style quelque peu burlesque de son leadership.
Ceux qui s’attendaient à ce que cette période tumultueuse de la politique tchèque prenne fin avec le départ de Havel ont été une nouvelle fois déçus. Son successeur, Václav Klaus, ancien ministre des Finances farouchement thatchérien, a ouvertement adopté un programme « eurosceptique » (aujourd’hui qualifié d’« euro-réaliste ») – quelques mois avant l’adhésion tant attendue du pays à l’UE, fruit de 14 années d’efforts. Pour aggraver encore la situation, la plupart des élections législatives organisées depuis la séparation pacifique de la République tchèque et de la Slovaquie en 1993 ont abouti à un parlement sans majorité, où le sort des gouvernements successifs était scellé par un seul député dissident, entraînant de longues périodes de gouvernement intérimaire. À la suite des élections de juin 2006, il a fallu 230 jours d’intenses négociations avant qu’un nouveau gouvernement tchèque puisse être formé.
Les regards perplexes ont rapidement cédé la place à un sentiment de fatalité lorsque le moment est venu pour la République tchèque d’assumer la présidence tournante de l’UE – l’une des toutes premières parmi les dix nouveaux membres de l’Union à le faire. Les débuts ont été difficiles – pour être honnête, pour tout nouveau venu, définir la réponse d’un bloc de 27 nations à des événements tels que la guerre à Gaza et la crise de l’approvisionnement en gaz russe aurait été une tâche écrasante. Puis, alors même que la diplomatie tchèque commençait à enchaîner les succès (visite du président américain Obama à Prague ; adoption du traité de Lisbonne par le Parlement tchèque), le gouvernement national à Prague a été brusquement renversé à la suite de querelles au sein de la coalition. Ce qui devait être une occasion historique s’est transformé en une fin de mandat sans relief, alors qu’une nouvelle chance pour ce jeune pays de faire ses preuves au sein de la communauté des nations européennes a été gâchée. Par la suite, l’apparition présumée nue de l’ancien Premier ministre tchèque, quelques semaines plus tard, lors d’une soirée organisée par le Premier ministre italien Berlusconi, n’a suscité que peu de débats nationaux en dehors des magazines people.
La politique tchèque est-elle pour autant un sujet tabou pour les étrangers ? Loin de là ; en réalité, elle peut s’avérer un outil pratique pour pimenter une conversation un peu terne lors d’un déjeuner d’affaires. La diversité stupéfiante des opinions locales – allant du rejet nihiliste à des hypothèses rigoureuses et bien étayées – rend ce sujet largement dépourvu de controverse. Ce faisant, vous aurez peut-être droit à une bonne dose d’humour tchèque. Il y a toutefois certaines choses à garder à l’esprit :
- L'histoire, l'identité et la politique tchèques sont complexes et comportent de multiples facettes. Par conséquent, ne tirez pas de conclusions hâtives. Posez des questions plutôt que d'attendre de vos hôtes qu'ils confirment une interprétation que vous vous seriez forgée. Faites preuve d'un esprit de curiosité sincère et humble.
- Des termes tels que « rideau de fer », « communisme » ou « bloc de l'Est » sont utilisés à tout va dans les médias et la culture populaire anglo-saxons. Mais pour ceux qui les ont vécus, plutôt que de simplement en avoir entendu parler à la télévision, leur signification est tout autre.
- Parallèlement, on constate une lassitude croissante au sein de l’opinion publique tchèque face à cette obsession pour l’ère communiste qui a pris fin il y a 20 ans. Les diplômés universitaires d’aujourd’hui n’avaient alors que trois ans, et leur état d’esprit en témoigne : dans le sondage en ligne réalisé cette semaine par l’un des principaux journaux nationaux, interrogés sur les liens récemment mis au jour entre une célèbre personnalité tchèque et la police secrète d’avant 1989, deux tiers des lecteurs (sur un échantillon de 15 000 personnes) ont déclaré ne pas être du tout affectés par cette nouvelle.
- Faites attention à ne pas utiliser à la légère le mot « russe » ou « Russes », comme a tendance à le faire beaucoup d’Occidentaux. C’est le meilleur moyen de s’attirer les foudres des habitants. Ne parlez d’un Russe que si vous avez en tête un sujet très précis et d’actualité.
- Classer les sujets tchèques dans la catégorie « Est » ou « orientaux » ne vous vaudra pas non plus beaucoup d’amis. Le terme « Europe centrale » est bien plus acceptable. Les Tchèques, tout comme les Slovaques, les Polonais, les Hongrois, les Slovènes et les Croates, utilisent l’alphabet latin et se tournent vers Rome et les traditions protestantes en matière de religion. La capitale tchèque se trouve à des centaines de miles plus à l’ouest que de nombreuses autres capitales « d’Europe occidentale ». Fondée en 1348, l’université Charles de Prague est, selon certaines sources, la plus ancienne de toute la région germanophone.
- En mai 2004, lorsque la République tchèque a rejoint l’UE, de nombreux dirigeants occidentaux ont accueilli leurs collaborateurs tchèques avec un joyeux « Bienvenue en Europe ! ». Bien qu’intenion bienveillante, cette formule a laissé la plupart des Tchèques dans un état d’incrédulité totale : les Tchèques considèrent leur culture et leur histoire comme des éléments fondamentaux de l’édifice européen – et les millions de touristes étrangers qui visitent chaque année les nombreux sites tchèques aux splendeurs gothiques et baroques ne manqueraient pas d’être d’accord. Présenter les Tchèques comme étant en quelque sorte à l’écart de l’« Europe », ou désireux de « rejoindre l’Europe », ne fait que révéler les préjugés perçus chez l’interlocuteur.
- L'identité tchèque moderne est encore en pleine construction. Dans son dernier ouvrage, un éminent homme politique tchèque s'est exprimé ainsi au sujet des bonnes relations qu'il avait nouées avec la chancelière allemande Angela Merkel : « Je ne sais pas si c’était parce qu’elle était une femme, parce qu’elle était originaire d’Allemagne de l’Est, ou parce qu’elle était, comme moi, conservatrice… » Les nombreuses revues intellectuelles du pays regorgent d’articles tels que « Vers une psychologie politique du peuple tchèque » ou « La démocratie libérale, vingt ans après ». Il est donc sage de ne pas s’attendre à une réponse cohérente à chaque question.
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